ARCHIVÉE - Bravoure sous le feu ennemi : un héros de guerre autochtone qui a combattu sur deux fronts

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Article / Le 20 mai 2015 / Numéro de projet : 15-0091

Ottawa, Ontario — En combattant dans les tranchées de la Première Guerre mondiale ou sur la scène politique pour faire respecter tous les droits de son peuple, le Sgt Francis Pegahmagabow, un soldat autochtone, est un véritable héros canadien.  

Le soldat ojibwa de la Première Nation de Wasauksing près de Parry Sound, en Ontario, n’a pas été seulement l’un des tireurs d’élite et des éclaireurs les plus efficaces du Corps expéditionnaire canadien (CEC), il est celui qui a été le plus décoré parmi les Autochtones ayant participé à la Première Guerre mondiale.

Décoré trois fois pour actes de bravoure et de dévouement sous le feu ennemi en Belgique et en France, il a reçu la Médaille militaire à deux barrettes, décernée seulement à 38 Canadiens, chaque barrette étant attribuée pour un acte de bravoure reconnu par la suite. L’équivalent moderne de la Médaille militaire est la Médaille de la vaillance militaire, troisième plus haute distinction du Régime canadien des distinctions honorifiques.

La date de naissance probable du Sgt Pegahmagabow est le 9 mars 1889. Il est né au sein de la Première Nation connue aujourd’hui sous le nom de Première Nation de Shawanaga, à proximité de Parry Sound. Son père, qui appartenait à la Première Nation de Wasauksing, est mort de maladie alors que notre futur héros de guerre n’était encore qu’un bébé. Sa mère étant également tombée malade, il a été élevé par ses parents de la Première Nation de Shawanaga et n’est revenu qu’une fois adulte au sein de la Première Nation de Wasauksing.

Dans sa jeunesse, il s’est essayé à plusieurs métiers, devenant notamment marin sur les bateaux qui circulaient dans la baie Georgienne. À 21 ans, il a appris à lire et à écrire l’anglais, une compétence rare pour un Autochtone de la génération du Sgt Pegahmagabow.  

« C’est l’une des raisons pour lesquelles nous éprouvons une grande admiration pour lui », a souligné M. Brian McInnes, l’arrière-petit-fils du vétéran. Professeur adjoint en éducation à l’Université de Minnesota-Duluth, M. McInnes était très proche de Duncan et de Marie, deux enfants du Sgt Pegahmagabow, qui ont transmis de nombreux témoignages sur son arrière- grand-père.  

Le monde dans lequel vivait le Sgt Pegahmagabow allait brutalement changer. Lorsque l’Angleterre a déclaré la guerre à l’Allemagne le 4 août 1914, le Canada est également entré en guerre comme membre de l’Empire britannique. Le Sgt Pegahmagabow a fait partie des premières recrues, s’engageant dès le 13 août 1914, malgré une interdiction initiale contre l’enrôlement des Autochtones. Il a servi au 23rd Northern Pioneers, régiment basé à Parry Sound qui a fusionné au sein du 1er Bataillon du CEC. Le Sgt Pegahmagabow a combattu sur le front Ouest pendant les quatre années de la Grande Guerre, obtenant le grade de caporal le 1er novembre 1917.

Surnommé « Peggy » par ses camarades de l’armée, le jeune Ojibwa a rapidement démontré qu’il n’avait pas son pareil pour le courage et les capacités. En 1916, il a été l’un des premiers Canadiens à recevoir la Médaille militaire. Il a reçu la première de ses trois mentions élogieuses pour avoir affronté le feu adverse à plusieurs reprises en transportant des messages d’une importance vitale le long des lignes, lors des batailles d’Ypres, de Festubert et de Givenchy.

Pénétré de spiritualité, le Sgt Pegahmagabow avait avec lui un sac de plantes médicinales ojibwa dont il pensait qu’elles l’aideraient à rester en vie. Cette croyance a peut être été un réconfort pour un homme constamment exposé au danger, y compris lors de la deuxième bataille d’Ypres où l’armée allemande a utilisé pour la première fois une arme chimique : le chlore gazeux. À ce propos, M. McInnes a expliqué qu’après la guerre, son arrière-grand-père a souffert de problèmes respiratoires qui sont devenus si graves qu’il devait dormir assis.

Blessé à la jambe au combat en France en septembre 1916, le héros de guerre a pu retourner se battre à temps pour participer à la bataille sanglante de Passchendaele. C’est à la suite de cette bataille si intense que les Alliés ont perdu quelque 16 000 hommes qu’on lui a décerné la première barrette de sa Médaille militaire. Dans sa mention élogieuse, on peut lire :

« Passchendaele, les 6 et 7 novembre 1917, ce s/off [sous-officier] fit un excellent travail. Avant et après l’attaque, il se tint en contact avec les flancs, les informant des unités qu’il avait vues, renseignements confirmant le succès de l’attaque et permettant de gagner un temps précieux pour l’opération de regroupement. Il conduisit en outre la relève à l’endroit où elle devait se trouver, après qu’elle se fut égarée. »

 À la suite de ses actes de courage à la bataille de la Scarpe en août 1918, le Sgt Pegahmagabow a reçu sa deuxième barrette. La mention qui suit révèle une fois de plus sa bravoure sous le feu de l’ennemi :

« Pendant les opérations du 30 août 1918, dans la tranchée d’Orix, près du bois Upton, tandis que sa compagnie n’avait presque plus de munitions et était en danger d’être encerclée, ce sous-officier partit à l’assaut sous le feu nourri des mitrailleuses et des fusils afin de ramener suffisamment de munitions pour permettre au poste de continuer l’attaque et d’aider à repousser les contre-attaques massives de l’ennemi. »

Son bilan comme tireur d’élite est tout aussi impressionnant. Même s’il n’y a pas de chiffres consignés à ce sujet, on rapporte que, grâce à sa très grande adresse, il aurait abattu jusqu’à 378 soldats ennemis. M. McInnes souligne toutefois, que son arrière-grand-père n’a jamais parlé à sa famille de son bilan de tireur d’élite. « Il appréciait le fait d’avoir gagné la Médaille militaire à trois reprises et à chaque fois, pour un acte de bravoure qui a sauvé des vies », a ajouté son arrière-petit-fils.

Selon M. McInnes, son arrière-grand-père avait la réputation d’un homme sage. « C’était un homme exceptionnellement bon, gentil et jovial, avec un bon sens de l’humour. C’était aussi un homme attentif qui réfléchissait sur le monde. »

La rapidité de la réponse du Sgt Pegahmagabow à l’appel du Canada à la mobilisation est peut-être un exemple qui témoigne de son caractère réfléchi. Avec un arrière-grand-père qui s’était battu du côté des Anglais pendant la guerre de 1812, la famille du héros de guerre avait déjà servi dans l’armée. Pour M. McInnes, le Sgt Pegahmagabow espérait aussi que son empressement à servir contribuerait à changer la manière dont on percevait les Autochtones.

« Je pense que cela a été chez lui une puissante motivation pour partir à la guerre, parce que les circonstances représentaient une possibilité d’aplanir les différences, pour les hommes et les femmes. À la guerre, personne n’était au-dessus de quelqu’un d’autre en raison du statut qu’il avait à la naissance dans ce pays », a précisé M. McInnes.

Le Sgt Pegahmagabow l’a lui-même souligné au cours d’une entrevue en de 1919 avec le Toronto Evening Telegram, au cours de laquelle il a déclaré carrément : « Je suis parti me battre volontairement, tout aussi rapidement que l’homme blanc. »

Ayant terminé la guerre avec le grade de caporal, de retour chez lui en 1919, le vétéran fatigué a retrouvé un contexte politique où les contraintes pesaient autant qu’avant la guerre sur les Autochtones. « En revenant de la guerre où il estimait avoir agi de manière valeureuse au service du Canada, il pensait, je crois, cela signifierait l’accès à l’égalité », a indiqué M. McInnes. « La persistance des inégalités le tourmentait et c’est une question qui n’a jamais cessé de le préoccuper le reste de sa vie. »  

Le Sgt Pegahmagabow a épousé Eva Nanibush Tronche et il a eu huit enfants. Il est devenu militant politique, siégeant comme conseiller et chef de bande pour la Première Nation de Wasauksing. Il a été élu chef suprême du gouvernement national indien et était également membre de la Fraternité nationale des Indiens, organisme précurseur de l’Assemblée des Premières Nations.

Après la guerre, l’esprit de camaraderie militaire a semblé lui manquer. Au milieu des années 1920, il s’est à nouveau enrôlé dans la milice. Dans son livre Pegahmagabow: Life-Long Warrior, l’historien Adrian Hayes a présenté des données d’enquête et empiriques convaincantes montrant que le héros de guerre a servi dans la milice active non permanente au sein de la compagnie A du 23rd Northern Pioneers. L’unité a été fusionnée par la suite avec l’Algonquin Regiment. La Force de réserve est l’équivalent moderne de la milice active non permanente.

Hélas, pour bon nombre de soldats de la milice, les dossiers du personnel entre la Première Guerre mondiale et la Deuxième Guerre mondiale n’ont pas été archivés : il n’y a donc pas de preuve officielle du grade qu’avait le Sgt Pegahmagabow au cours de son service dans la milice. Cependant, en effectuant ses recherches, M. Hayes a pris des notes et fait des photocopies de pièces de correspondance écrites par le commandant de la compagnie A au héros de guerre. Dans une lettre, le commandant le qualifie de « sergent » et dans une autre, de « sergent-major ».  

M. Hayes a également observé qu’au cours d’une entrevue que Roy Lloyd O’Halloran, vétéran de la Deuxième Guerre mondiale et ancien maire de Parry Sound, décrivait le Sgt Pegahmagabow comme un « sergent-major ». Pour sa part, M. McInnes a noté que Duncan, le fils de Francis, disait que son père était sergent.

Le vétéran décoré est décédé le 5 août 1952 d’une crise cardiaque au sein de la collectivité de Wasauksing. On lui a rendu honneur en le faisant entrer au Temple de la renommée des Indiens et en rebaptisant à son nom le QG du 3e Groupe de patrouille des Rangers canadiens de la Base des Forces canadiennes à Borden, Ontario, en 2006.

M. McInnes pense que la vie de son arrière-grand-père représente pour ce pays l’histoire authentique d’un héros canadien dont l’âme portait l’empreinte de son identité linguistique et culturelle distincte.  

« Il plaçait au-dessus de tout le reste son identité autochtone dans ce pays et les contributions uniques qu’il a pu faire à ce titre. »

Par Gerry Weaver, Affaires publiques de l’Armée

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